25/08/2017

Simone Veil s’en est allée. Elle reste un personnage, une héroïne, une référence

De la jeune fille déportée à la ‘‘ministre des femmes’’ et ‘‘militante de l’Europe’’, Simone Veil (1927 – 2017), a pu réserver, au long de quarante années de vie publique, une place particulière dans les cœurs des Français.

Le magazine Le Point n° 2339 du 6 juillet 2017 a rendu hommage à Simone Veil, il a passé en revue les moments phares de sa vie. 

En voici quelques extraits :

Hervé Gattegno a écrit : « …Ministre, auteure de la loi légalisant l’avortement, première présidente du Parlement européen élu au suffrage universel, membre du Conseil constitutionnel, présidente de la Fondation pour la mémoire de la Shoah, académicienne, Simone Veil fut tout cela et bien davantage : une réformatrice audacieuse et sensible, une infatigable combattante de la réconciliation en Europe, une militante de la cause des femmes qui répugnait à se dire féministe…».

« … Quand on invitait Simone Veil à se décrire, le qualificatif qui lui venait était presque toujours le même : ‘‘ Rebelle’’. Elle disait vrai. Sous ses apparences de bourgeoise conservatrice - tailleur Chanel, perles, chignon- elle demeurait une insatiable révoltée : contre les injustices de l’existence et du monde, contre les facilités du renoncement en politique,  contre la fausse bravoure des discours extrémistes, contre le malheur et la mort qui lui ont enlevé tant des siens … ».

« Enfant, c’était une effrontée, une tête de mule. Benjamine de quatre enfants (deux sœurs et un frère) née le 13 juillet 1927, elle est celle qui résiste au père. André Jacob est cultivé et plutôt tyrannique. Architecte, diplômé des beaux-arts, il élève ses filles et son fils comme des murs : il les veut droits et solides …., elle souffre pour sa mère, Yvonne, qu’elle juge trop soumise au despotisme (éclairé) de son mari. Elle aime son époux, mais à ses filles elle répète que pour être indépendantes, il faut ‘‘faire des études et avoir un métier’’. Simone ne l’oubliera pas…». 

«  …Arrivés au camp de prisonniers de Drancy le 7 avril 1944, les Jacob le quittent une semaine plus tard. Vers quelle destination ? ‘‘Pitchipoï’’ leur répondent en yiddish quelques codétenus : ‘‘le lieu inconnu’’. Au matin, 1480 hommes, femmes et enfants montent dans un train pour la Pologne. Aucun d’eux ne sait que les rails les emmènent jusqu’aux chambres à gaz. Un an après, 105 seulement seront encore en vie. Embarqués pour la Silésie, André et Jean Jacob ne reviendront jamais ».

« ‘‘Tu es trop jolie pour mourir ici’’, lui dit une kapo polonaise. Grâce à cette gardienne, Simone, sa mère et sa sœur sont affectées à des travaux, puis au camp secondaire de Bobrek, sur la route de Cracovie. Ainsi échappent-elles au pire ». 

«…. En janvier 1945, les nazis évacuent le camp, inquiets de l’avancée des armées soviétiques. Le groupe de Simone est condamné à un terrible exode de cinq jours. Soixante-dix kilomètres à pied par un froid polaire, puis le train à travers la Pologne, la Tchécoslovaquie et l’Allemagne. À l’arrivée de Bergen-Belsen. Les Wagons sont remplis de cadavres. Atteinte du  typhus, exsangue, Yvonne Jacob meurt le 15 mars 1945…. ».

 « …De retour à Paris, elle apprend que ses copies du bac ont été corrigées sous l’Occupation. Reçue, elle s’inscrit à sciences po, songe à une carrière d’avocat. C’est par l’un de ses camarades d’études qu’elle fait la connaissance d’Antoine Veil, fils d’un industriel de textile lorrain. Juif et laïque comme elle, élevé dans le culte de l’État et à cheval sur les principes comme l’était son père, mais doté d’une irrésistible fantaisie et, bien plus qu’elle - du moins pour l’instant- de la passion de la politique. Ils se marient en octobre 1946. Bientôt diplômée, Simone donne naissance à ses deux premiers fils, Jean et Nicolas, le troisième, Pierre-François, naîtra en 1954… ».

« …La vie active débute pour elle en 1956. Antoine est devenu inspecteur des Finances, elle sera magistrat. Reçue cinquième à l’Ecole nationale de la magistrature, elle est affectée à la Chancellerie, où siège un garde des Sceaux nommé François Mitterrand. Suivent sept années passionnantes à la direction de l’administration pénitentiaire, au cours desquelles elle forge - et démontre - son caractère. Elle découvre la misère sordide des prisons françaises. Le dénuement, les privations, la promiscuité… ».   

« ‘‘On n’a pas le droit de nier sa dignité à l’être humain quand il est prisonnier’’, répète-t-elle au long de ses visites incessantes. De la soupente qui lui sert de bureau, place Vendôme, elle engage des révolutions contre l’indifférence : les prisons écoles, les centres médico-psychologiques, l’amélioration de l’hygiène, le sort des femmes détenues… ».

«  En 1964, elle change d’univers : la voici à la Direction des affaires civiles, où le ministre Jean Foyer prépare la réforme du Code civil. ‘‘Mme Veil’’, est chargée du dossier délicat de l’adoption. Une fois de plus, elle bouscule les conservatismes de la France catholique de l’après-guerre, arc-boutés sur le modèle de la famille traditionnelle ».

« Elle leur oppose une vision plus pragmatique que réellement libérale ‘‘ L’adoption est faite pour l’enfant’’. Pour la première fois, les députés découvrent cette jeune femme volontaire au banc du gouvernement, où elle chuchote à l’oreille de  Foyer durant les débats qui sont rudes. La majorité est réticente, mais de Gaulle et Pompidou (qui a lui-même un fils adoptif) veulent la réforme ; ils imposent le vote. C’est la première empreinte de Simone Veil sur la société française. Il y en aura d’autres ».

« …Giscard élu, c’est Marie-France Garaud, éminence grise de Pompidou devenue celle de Jacques Chirac, désormais à Matignon, qui souffle le nom de Simone pour en faire un ministre. On ne dit pas encore ‘‘une ministre’’ : il n’y en a eu que cinq en France avant ce gouvernement (qui en compte quatre) …..C’est pourtant là, au ministère de la Santé, quelle va graver sa marque sur la roche de l’Histoire. Habile Giscard la choisit pour défendre au Parlement un projet de loi hautement sensible, qui doit témoigner de sa volonté de changer le pays en profondeur, jusque dans les mœurs : l’interruption volontaire de grossesse – on dira bientôt ‘‘IVG’’. La jeune ministre a les atouts pour mener cette bataille : c’est une femme, une juriste, et elle n’a pas de circonscription à défendre. Et puis elle sait être forte et émouvante. À la tribune de l’Assemblée, le 26 novembre 1974, elle affirme d’une voix à peine tremblante : ‘‘L’avortement est un échec quand il n’est pas un drame. Mais nous ne pouvons plus fermer les yeux sur les 300 000 avortements qui, chaque année, mutilent les femmes de ce pays, qui bafouent nos lois et qui humilient ou traumatisent celles qui y ont recours ’’. Des semaines durant, elle affronte la résistance du corps médical et la misogynie du corps politique. L’hostilité des milieux catholiques, aussi. Elle qui se croyait protégée par sa réussite et par le pouvoir redécouvre l’intolérance et l’abjection….Le texte sur l’IVG est voté. Les socialistes la congratulent. Chirac lui fait porter des fleurs. France Soir écrit : ‘‘Simone Veil est un roc’’. La gratitude des femmes lui est acquise pour toujours. L’admiration de bien des hommes également ».

« ….En 1979, Giscard lui offre la tête de la liste de l’UDF aux élections européennes contre le RPR de Chirac, qui dénonce l’Europe comme une menace et vilipende ‘‘le parti de l’étranger’’. C’est elle qui triomphe et la voilà élue au Parlement européen dont elle prend la présidence sous une salve d’applaudissements… ».

«  … Que la jeune fille promise à la mort en 1944 ait eu la force de devenir la plus digne représentante de la démocratie et de la tolérance, au début du siècle suivant, fut aussi une chance pour les siens, pour ceux qui l’ont connue, aimée et pour la France ».